Cet article se contente de mettre en relief certaines analyses de Mark Anthony Geraghty sur le « côté magique » de l’idéologie du génocide et l’absurdité du jugement rendu dans le cas Gahutu.
1. Le côté magique de la prétendue « idéologie du génocide »
Geraghty montre que, dans la pratique des cours Gacaca, l’« idéologie du génocide » (ingengabitekerezo ya jenoside) n’est pas traitée comme une catégorie juridique rationnelle et définissable (pensées, discours ou actes visant à inciter à la haine ethnique).
Elle fonctionne comme une force occulte, comparable à la sorcellerie (uburozi) ou au « mal » (ubugome) dans la cosmologie locale rwandaise.
Points clés de cette dimension magique :
• Une force contagieuse et invisible : Comme la sorcellerie, l’idéologie du génocide est présentée comme une puissance qui se transmet le long des lignes familiales, spatiales et temporelles.
Elle peut « polluer » des personnes qui n’ont rien commis en 1994, même 13 ans plus tard dans le cadre du Procés Gahutu.
Un journal gouvernemental la qualifie explicitement de « malédiction » (umuvumo) qu’il faut combattre.
• La divination : Les accusateurs et le Président de la cour agissent comme des devins.
Des événements ordinaires ou des conflits quotidiens (dispute d’adolescents, paroles de colère, célébration après un procès) sont « lus » comme des signes révélateurs d’une intériorité cachée et létale.
Exemple concret : Le fils Hassan (nouveau-né en 1994) « voit » soudain, des années plus tard, que les parents Gahutu ont « fait le mal » à sa sœur.
Ce n’est pas un souvenir qui leur fait dire cela, mais une révélation oraculaire.
La mère ne trouve même plus ses mots et rapporte les paroles de son fils comme un verdict divin.
• La copule magique (concept emprunté à James Siegel) : Le tribunal établit un lien invisible entre des éléments qui n’ont objectivement aucun rapport causal.
o La mort d’un enfant en 1994 (attribuée à la diarrhée pendant l’exode).
o Des paroles prononcées par Gahutu en 1994 (désespoir après la mort de son neveu).
o Une célébration familiale en 2007-2008 (fils conduisant une moto).
Tout cela est relié par une seule « force , une causalité magique : l’idéologie du génocide qui habite la famille.
• Projection d’une intériorité criminelle : On ne juge pas des actes, mais une capacité éternelle (« être possédé par une force létale »).
Même si Gahutu n’a pas tué l’enfant, le tribunal raisonne : « S’il avait su qu’elle était Tutsi, il l’aurait tuée. »
Il est établi qu’il ne savait pas que l’enfant était tutsi et pourtant la mort accidentelle de l’enfant est vue comme le résultat du concept magique d’idéologie du génocide.
La culpabilité porte sur une potentialité détectée par divination, pas sur un fait prouvé.
Le Président de la cour ne se contente pas d’appliquer la loi : il nomme le mal (comme un sorcier ou un prêtre exorciste) et exige que l’accusé reconnaisse cette essence invisible.
2. L’absurdité du jugement (cas Gahutu)
Le procès de Gahutu illustre parfaitement l’absurdité que Geraghty décrit :
• Rétroactivité magique : Gahutu avait été acquitté sur la charge de génocide concernant la mort de l’enfant.
Deux semaines plus tard, le même tribunal rouvre le dossier uniquement parce que sa famille aurait « célébré » cet acquittement (gushinyagura = se moquer du malheur des victimes).
Un acte postérieur (une célébration) le rend coupable d’un crime passé.
C’est l’inverse de toute logique juridique : le présent « prouve » le passé.
• Responsabilité collective et familiale :
Gahutu est jugé pour les actes de son fils (moto), de sa femme (défense vigoureuse) et même de ses filles (dispute d’adolescents).
La cour traite la famille comme un seul corps possédé par la même force occulte, ce qui viole le principe du caractére individuel de la responsabilité pénale.
• Confusion entre « malheur » et « mal » : La mort de l’enfant en 1994 était initialement acceptée comme ibyago (malheur/accident).
Treize ans plus tard, elle devient un meurtre génocidaire grâce à une révélation « magique ».
Le tribunal ne cherche pas de preuve matérielle ou de mobile direct ; il cherche une essence (« haine » ou « idéologie ») qui expliquerait tout rétroactivement.
• Le crime devient une identité éternelle :
Être « Hutu » (ou apparenté à des Hutu) suffit à être soupçonné de porter cette force létale.
Le jugement ne porte plus sur ce que Gahutu a fait en 1994, mais sur ce qu’il est : un porteur potentiel de génocide.
Cela transforme la catégorie « Hutu » en catégorie magique et criminelle.
• Absurdité procédurale :
Le tribunal n’avait même pas juridiction légale sur l’« idéologie du génocide » (qui relevait des tribunaux ordinaires).
Il l’a pourtant utilisée pour justifier la réouverture d’un dossier déjà clos.
Le Président menace ouvertement la femme de l’accusé de la poursuivre pour « banalisation du génocide » si elle continue à défendre son mari.
Conclusion : Geraghty démontre que l’« idéologie du génocide » telle qu’elle a été pratiquée dans les cours Gacaca n’est pas une notion juridique moderne.
Elle fonctionne comme une catégorie magique : invisible, contagieuse, détectable seulement par divination, et punissable même quand aucun acte n’a été commis.
Le jugement devient alors absurde parce qu’il :
• Punir une essence plutôt que des faits.
• Relie des événements distants par une logique occulte.
• Rend la culpabilité rétroactive et collective.
• Transforme des conflits quotidiens (jalousie, disputes familiales, célébrations) en preuves de génocide.
C’est précisément ce que l’article appelle les « violents retombées » de la justice transitionnelle : le tribunal ne rend pas la justice, il exerce un pouvoir divinatoire et purificateur qui prolonge la logique de la sorcellerie sous un vocabulaire moderne (« idéologie du génocide »).
Référence : Geraghty MA. Gacaca, Genocide, Genocide Ideology: The Violent Aftermaths of Transitional Justice in the New Rwanda. Comparative Studies in Society and History. 2020;62(3):588-618. doi:10.1017/S0010417520000183
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