Introduction
Le passage à l’acte des auteurs de violences de masse, qu’il s’agisse du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 ou des massacres de réfugiés hutu en République démocratique du Congo (RDC) en 1996-1997, est souvent attribué à une idéologie extrémiste.
Pourtant, l’analyse des mécanismes de recrutement et de mobilisation des exécutants de base révèle un levier psychologique commun et prédominant : l’exacerbation et l’instrumentalisation d’une peur existentielle ancrée dans des traumatismes réels.
Ce n’est pas l’implantation d’une idéologie dans l’appareil cognitif qui détermina le basculement d’individus ordinaires vers la perpétration du mal.
Ce court article compare le cas des réfugiés hutu qui vivaient dans des camps autour de Kigali après février 1993 et celui d’éléments banyamulenge recrutés par l’APR pour participer à la première guerre du Congo et à son lot de massacres, afin de mettre en évidence ce processus universel, tout en soulignant les différences contextuelles, morales et juridiques.
1. Le recrutement des Interahamwe et le rôle des déplacés internes (1993-1994)
L’offensive du Front patriotique rwandais (FPR) lancée le 8 février 1993 provoqua un déplacement massif de populations hutu, estimé entre 800 000 et 1 million de personnes, principalement originaires des zones de Byumba et Ruhengeri.
Ces déplacés s’entassèrent dans des camps de fortune autour de Kigali (notamment Nyacyonga) et dans le centre du pays, dans des conditions de précarité extrême.Ces camps constituèrent un vivier essentiel pour le recrutement des Interahamwe (milice de jeunesse du MRND) et des Impuzamugambi (milice du CDR).
Les jeunes hommes, souvent traumatisés par les violences subies lors de l’avancée du FPR (exécutions sommaires, mutilations, viols, méthode de l’« akandoya »), furent particulièrement réceptifs à la propagande de la radio RTLM et des autorités.
Le discours répété – « les Inkotanyi (FPR) tuent déjà nos familles, ils vont nous exterminer » – transforma une peur vécue en narratif de « défense préventive » du type « c’est eux ou nous ».
Les historiens et les rapports contemporains (Human Rights Watch, MSF) confirment que les exécutants de base aux barrages et dans les tueries de quartier provenaient majoritairement de ces populations déplacées, aux côtés de chômeurs et de réfugiés burundais hutu arrivés au Rwanda après les massacres d’octobre 1993.
Ce furent les extrémistes du régime qui organisèrent et armèrent ces milices, mais le gros des effectifs actifs provenait de ce réservoir humain fragilisé.
2. Le conditionnement des Banyamulenge (1996-1997)
Symétriquement, les Banyamulenge (Tutsi congolais du Sud-Kivu) subirent, depuis les années 1980-1990, des discriminations croissantes, dont le retrait de citoyenneté et des attaques par des milices locales (Mai-Mai, Bangilima). En 1996, un ultimatum d’expulsion lancé par les autorités zaïroises (« quittez le pays ou on vous tue ») accentua la menace existentielle.
De nombreux jeunes Banyamulenge prirent la fuite vers le Rwanda, où ils furent recrutés, entraînés et armés par l’Armée patriotique rwandaise (APR/RPA). D’autres formèrent des milices locales.
Le discours de mobilisation s’appuyait sur des faits réels : les camps de réfugiés hutu (plus d’un million en 1994-1996) abritaient des ex-FAR et Interahamwe qui continuaient à lancer des incursions contre les Tutsi locaux et menaçaient de « finir le génocide ».
Le narratif « si on ne détruit pas ces camps, ils vont recommencer contre nous » constituait le miroir exact du discours hutu de 1993-1994.
La peur existentielle, ancrée dans le souvenir du génocide de 1994 et les persécutions subies, instrumentalisée au moyen d’un conditionnement psychologique élaboré, légitima moralement la participation à l’attaque des camps et à la traque des réfugiés dans la forêt.
L’ouvrage de Christopher P. Davey (2025) constitue la référence la plus pertinente et la plus récente sur le sujet. Il s’appuie directement sur des entretiens avec des soldats banyamulenge et analyse leur passage à l’acte à travers le prisme de la peur existentielle, du souvenir du génocide de 1994 et des menaces subies localement.
The Banyamulenge Soldier traite explicitement de la participation des Banyamulenge aux massacres des réfugiés hutu sans les essentialiser comme « idéologues », mais en les replaçant dans une dynamique de victimisation et de survie perçue.
3. Le mécanisme psychologique commun : la peur existentielle instrumentalisée
Dans les deux cas, le passage à l’acte repose sur quatre éléments psycho-sociaux classiques :
- Activation des frontières de groupe : renforcement du « nous » (Hutu victimes ou Tutsi/Banyamulenge menacés) face à un « eux » homogénéisé.
- Homogénéisation de l’ennemi : tous les Tutsi deviennent complices du FPR (1994) ; tous les Hutu, y compris les femmes, les enfants et les vieillards des camps, deviennent des génocidaires potentiels (1996-1997).
- Victimisation collective et peur existentielle : les traumatismes réels (violences du FPR en 1993 pour les Hutu déplacés et les attaques contre les Banyamulenge et le souvenir du génocide pour les Tutsi) rendent le narratif des meneurs crédible. Il convient d’ajouter la carte de la solidarité ethnique entre les Banyamulenge qui ne subirent pas le génocide et les tutsi de l’intérieur qui furent les victimes, à distinguer par ailleurs des réfugiés tutsi venus d’Ouganda.
- Légitimation de la violence préventive : tuer devient un devoir de survie (« c’est eux ou nous »).
Ce levier universel transforma des individus ordinaires, souvent jeunes et traumatisés, en exécutants. Ainsi, la propagande (RTLM en 1994 ; discours militaires en 1996) n’inventa pas la menace : elle l’amplifia et l’instrumentalisa à partir d’expériences vécues.
Selon Scott Straus (2006), la radio RTLM eut même un impact limité – moins de 15 % des mobilisations – tandis que seuls 3 % des perpétrateurs connaissaient les « Dix commandements hutu ».
4. Nuances et différences contextuelles
Malgré l’identité du mécanisme psychologique, le génocide des Tutsi visait une minorité civile désarmée, non mélangée à des éléments armés, avec une incitation publique massive.
En 1996-1997, les massacres s’inscrivaient dans une guerre régionale visant à démanteler des camps militarisés servant de bases arrière aux génocidaires, guerre visant principalement à renverser Mobutu. Pour autant, des massacres systématiques et indiscriminés de réfugiés hutu (civils inclus) eurent bien lieu.
Ils furent qualifiés par le rapport Mapping de l’ONU de crimes contre l’humanité, et même d’actes de génocide. Ces crimes ne furent pas poursuivis pour des raisons de realpolitik : les États-Unis ne souhaitaient pas fragiliser le nouveau régime censé stabiliser la région des Grands Lacs, tandis que le Rwanda menaçait de se retirer des opérations de maintien de la paix en cas d’institution d’un tribunal international.
Les estimations font état de plus de 200 000 morts de civils, notamment lors de la « traque » aux civils hutu dans les forêts.
Les Banyamulenge qui ne constituaient pas le gros des troupes organisatrices, furent instrumentalisés pour participer aux massacres tout en étant eux-mêmes victimes de persécutions antérieures.
Même si reconnaître la similarité du levier psychologique ne signifie pas une équivalence morale ou juridique des événements, cette identification des mécanismes offre une leçon sur la vulnérabilité humaine : sous l’effet d’une peur existentielle amplifiée par la propagande, des individus ordinaires peuvent basculer dans l’horreur, quel que soit le camp.
Conclusion
L’idéologie fut absente dans l’esprit de la très grande majorité des perpétrateurs et est donc impuissante à expliquer le passage à l’acte des exécutants de base.
Dans les deux situations, le véritable levier fut l’exacerbation d’une peur existentielle ancrée dans des traumatismes réels, instrumentalisée pour transformer des victimes en bourreaux.
Ce schéma récurrent dans les Grands Lacs illustre un processus psycho-social universel :
peur – polarisation – homogénéisation – violence justifiée comme survie du groupe.
Comprendre ce mécanisme ne vise pas à relativiser les crimes, mais à mieux saisir comment prévenir de tels cycles de violence. Il invite à une réflexion sur la responsabilité individuelle et collective face à la manipulation de la peur, sans jamais excuser les choix criminels.
Références :
- Davey, Christopher P. 2025. The Banyamulenge Soldier: Genocide between Congo and Rwanda. Ann Arbor : University of Michigan Press.
- Des Forges, Alison. 1999. Leave None to Tell the Story: Genocide in Rwanda. New York : Human Rights Watch.
- Human Rights Watch. 1999. The Rwandan Genocide. Divers rapports.
- Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights (OHCHR). 2010. Report of the Mapping Exercise documenting the most serious violations of human rights and international humanitarian law committed within the territory of the Democratic Republic of the Congo between March 1993 and June 2003 (Rapport Mapping ONU).
- Prunier, Gérard. 1995/1997. The Rwanda Crisis: History of a Genocide. Londres : Hurst.
- Médecins Sans Frontières (MSF). Rapports internes et publications sur les camps de déplacés au Rwanda (1993-1994) et les massacres de réfugiés hutu en RDC (1996-1997).
- Amnesty International. Rapports sur les violations au Zaïre/RDC (1996-1997).
- Straus, Scott. 2006. The Order of Genocide: Race, Power, and War in Rwanda. Ithaca : Cornell University Press.
Sur les techniques de conditionnement des Banyamulenge : https://epoche.fr/2025/12/20/la-transformation-ideologique-des-recrues-banyamulenge-des-techniques-deffondrement-psychologique-a-limplantation-dune-dichotomie-victime-potentielle-genocidaire-potentiel/