La guerre cognitive emprunte des techniques de plus en plus subtiles.

Ainsi, la fondation Reboot prétend « réveiller l’esprit critique », précisant que la pensée critique requiert « confiance et humilité – la capacité de penser indépendamment des groupes de pression et la capacité de reconnaitre que nous pouvons nous tromper ou être biaisés. »

Rapport commandé à l’IFOP

Les sondages peuvent avoir plusieurs fonctions. Il peut s’agir de mieux connaître l’opinion, d’agir sur l’opinion, de produire des rationalisations utiles ou de faire passer un message par proxy.

Ce sondage affirme que plus d’un Français sur deux ( 52% ) croient à au moins une des thèses russes sur les origines de la guerre en Ukraine comme, par exemple, l’idée selon laquelle l’intervention militaire russe y serait « justifiée » au nom de la sécurité de la Russie (22%) ou encore la thèse selon laquelle son action y serait soutenue par des russophones victimes de « discriminations et d’agressions de la part des autorités ukrainiennes » ( 23% ).

Dans le sondage, le résultat suivant apparait :

La lecture de l’étude complète de l’IFOP commandée par cette association censée promouvoir l’esprit critique est assez révélatrice.

Assez rapidement, on comprend qu’il s’agit d’une opération qui consiste à couvrir un narratif en se plaçant à un niveau supérieur pour prétendre commenter non pas le narratif en soi mais connoter arbitrairement et négativement la psychologie de ceux qui admettraient la validité de certains éléments de ces narratifs.

« Désinformation et populisme à l’heure de la crise sanitaire et de la guerre en Ukraine. Entre antivaccins et pro-Kremlin… Le grand basculement des complotistes »… que d’amalgames !

La manœuvre consiste à assimiler toute personne qui faisant justement preuve d’esprit critique, validerait certains éléments correctement étayés du narratif russe sur les causes de la guerre, à un complotiste cumulant toutes les tares, c’est à dire à la fois populiste, anti-vaccin, pro-kremlin…

Ce qui saute aux yeux à la lecture de ce rapport qui va à l’encontre de la doctrine du renseignement d’Isaac Ben Israël et ne suit absolument pas les routes que l’esprit critique est censé emprunter lorsqu’il se confronte à une thèse ou à un narratif, c’est qu’il utilise une technique manipulatoire qui consiste à considérer des positions discutables comme des postulats intangibles.

Ainsi, dans ce rapport, il apparait en filigrane que le fait que les US et l’UE aient encouragé l’Ukraine à demander son intégration à l’OTAN serait une pure vue de l’esprit.

Pourtant dans la déclaration du sommet de Bucarest du 3 avril 2018 on peut lire :

« L’OTAN se félicite des aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie, qui souhaitent adhérer à l’Alliance. Aujourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN »

Les ministres des Affaires étrangères des pays de la Commission OTAN-Ukraine, réunis aujourd’hui à Bruxelles, ont souligné l’importance du Partenariat spécifique entre l’OTAN et l’Ukraine pour la sécurité et la stabilité de la région euro-atlantique tout entière, rappelant dans ce contexte le dixième anniversaire de la Charte de partenariat spécifique.

 Ils ont fait le point sur les progrès accomplis dans la coopération OTAN-Ukraine depuis leur dernière réunion.

Les ministres ont également examiné les priorités que l’Ukraine s’est fixées pour ses politiques étrangère et de sécurité, ainsi que les perspectives de développement des relations OTAN-Ukraine, notamment le plan d’action OTAN-Ukraine et le Dialogue intensifié sur les aspirations de l’Ukraine à adhérer à l’OTAN et sur les réformes à mener en ce sens, sans préjudice de toute décision que l’Alliance prendrait à terme. »

Ce postulat, au lieu d’être a minima classé dans le registre du discuté est insidieusement placé dans le répertoire du non discuté, de l’allant de soi.

On accorde ainsi à cette thèse, absence de responsabilité UE et US, le statut de postulat alors même que la thèse en question n’a pas été examinée sur la base de son contenu et des éléments venant le cas échéant l’étayer.

Ainsi le seul fait qu’un narratif émanerait du pouvoir russe suffirait à le disqualifier sans qu’il soit besoin de discuter les éléments de preuves apportés au soutien de la thèse avancée.

Une telle posture est juste aux antipodes de ce que requiert l’esprit critique.

Une technique souvent utilisée par la NAFO (North Atlantic Fellas Organization), est le syllogisme implicite. Sa structure est la suivante :

1) Majeure : non exprimée

2) Mineure : ce que vous dites est utilisé par la propagande russe.

3) Conclusion : Donc ce que vous dites est faux.

La majeure non exprimée, donc non discutée, est la suivante :   Toutes les affirmations émises par la Russie sont fausses.

Or cette « majeure » est discutable.

Les exemples de faits qui étaient présentés comme de la propagande russe par les USA et qui 30 ans plus tard se sont avérés exacts, abondent.

Le 15 janvier 1998, Zbigniew Brzezinski, l’un des stratèges américains le plus écouté, viscéralement antirusse, 30 ans après les faits, accordait une interview au Nouvel Observateur dans laquelle il admettait que ce qui était alors présenté comme de la « propagande russe », à savoir l’implication de la CIA en Afghanistan pour déclencher le chaos, était en définitive une réalité.

Dans la même veine, ce rapport pose d’emblée l’étiquette de « pro-kremlin » sur toute personne qui viendrait admettre certains éléments du narratif russe.

Le contenu de chaque thèse est ainsi éludé pour ne s’en tenir qu’à l’intention ou à la mauvaise foi présumé de son auteur.

Finalement, cette posture illustre l’erreur qui consiste à préférer la sociologie de la connaissance à la philosophie des sciences, dont la capacité à armer l’esprit critique est trop souvent ignorée.

« Les grands esprits discutent des idées; les esprits moyens discutent des événements; les petits esprits discutent des gens.« 

Cette citation apocryphe le plus souvent attribuée à Eleanor Roosevelt, s’applique parfaitement à notre propos.

En l’espèce, cette association qui prétend développer l’esprit critique applique la méthode des petits esprits.

Ainsi, soit les chercheurs qui y travaillent sont intellectuellement malhonnêtes, soit ces chercheurs sont de simples opérateurs de guerre cognitive, soit ils disposent de capacités intellectuelles limitées.

Avant d’analyser à titre d’exemple dans un prochain article, la thèse de la double responsabilité UE et US dans les événements de Maïdan, il convient de dire quelques mots sur ce qu’est le complotisme et surtout sur ce qu’il n’est pas.

L’association insidieuse que ce prétendu promoteur de l’esprit critique entend établir entre l’accusation de complotisme et la posture consistant à valider partiellement, certains éléments du narratif russe, ne nous a évidemment pas échappé.

Selon la définition que l’on trouve dans le dictionnaire en ligne « Larousse », le complotisme serait « une manière d’interpréter tendancieusement les événements propre aux complotistes ».

Évidemment, une telle définition ne fait pas honneur au lexicographe puisqu’elle a un caractère circulaire et n’apporte pas grand-chose.

Elle favorise juste l’arbitraire et la paresse intellectuelle. Se contenter de traiter de complotiste celui qui apporte une théorie alternative, sans même analyser et peser sérieusement son contenu, est le résultat d’une totale absence d’esprit critique.

Épistémologiquement parlant, on ne peut dire d’une théorie qu’elle vraie mais simplement qu’elle est non encore falsifiée et qu’à un instant t, il n’existe pas de meilleure théorie.

La définition proposée par Wikipédia, bien qu’un peu trop jargonnante, est de meilleure qualité en ce sens qu’elle est un peu plus féconde.

« Une théorie du complot (ou complotisme) est un type de discours qui décrit un événement comme résultant pour l’essentiel de l’action planifiée et dissimulée d’un petit groupe, différent des acteurs apparents, et qui rejette l’investigation historique (multicausale et ouverte aux hypothèses en concurrence mais retenant les plus plausibles au profit d’une explication univoque et monocausale qui voit partout les signes de l’intervention et de la puissance de ce groupe secret.

Peu importe l’absence de preuves : ce serait justement la preuve de la puissance dissimulatrice des comploteurs. Peu importe également la notion de réfutabilité»

Celui qui affirme que l’homme n’a jamais marché sur la lune ou que les américains ont eux-mêmes détruit les tours jumelles est selon moi un vrai complotiste.

En revanche, traiter celui qui de bonne foi, considère que certains éléments du narratif russe sont étayés et convaincants, est le signe d’une profonde malhonnêteté intellectuelle ou le fait de troll pratiquant une guerre cognitive de bas étage.

Finalement, on pourrait dire du complotisme qu’il s’agit d’une « croyance non justifiée du point de vue épistémologique, selon laquelle l’action dissimulée d’un groupe détermine le cours des événements. »

« Non justifiée » signifie que la croyance n’est pas étayée par des éléments de preuves ou que le porteur de cette croyance serait atteint d’une forme d’apophénie, caractérisée par la tendance à relier des éléments de preuve (événements, phénomènes…) venant à l’appui de sa thèse, alors qu’ils n’ont aucunes relations entre eux.

Il faut également noter que la faiblesse d’un narratif est en général inversement proportionnelle au nombre des hypothèses auxiliaires utilisées pour neutraliser ses falsificateurs.

Je renvoie ici le lecteur à Lakatos et à Popper.

Dans notre prochain article qui s’intitulera « EuroMaïdan : Comment l’UE et les US ont semé les graines de la Guerre », nous montrerons que la vison manichéenne servie par cette fondation qui prétend vouloir promouvoir l’esprit critique relève de la guerre cognitive qui consiste à produire des narratifs visant à façonner la perception des faits plutôt qu’à s’approcher du réel avec l’esprit de la science.