L’activisme en faveur du multiculturalisme et de la diversité défend la reconnaissance pleine et entière des différences culturelles.
Il en découle souvent un relativisme culturel affirmé : l’idée selon laquelle tout critère de scientificité serait une forme de jugement de valeur, voire une manifestation de néocolonialisme occidental.
Dans cette perspective, l’épistémologie et la philosophie des sciences sont parfois perçues comme des outils de domination destinés à imposer le discours scientifique sur celui des traditions.
Ce relativisme trouve un écho particulier dans le champ de la psychologie et de la psychiatrie.
Influencée notamment par les analyses de Michel Foucault sur la construction sociale de la folie, la psychologie culturelle conteste l’universalité des notions de déficience, d’incapacité ou de dysfonctionnement psychique.
Ces notions seraient, selon elle, des constructions normatives propres à la culture occidentale, sans valeur universelle.
Dès lors, chaque culture produirait son propre système normatif, et il existerait autant de « psychologies culturelles » que de cadres normatifs.
Pour illustrer ce point, le philosophe Mohamed Abouelleil Rashed, citent le cas de Mahdi, un homme vivant à Dakhla en Égypte, qui était persuadé qu’un djinn féminin cohabitait avec lui et insérait des pensées dans son esprit.
Un jour, alors qu’il était fiancé, ce djinn lui aurait ordonné de gifler sa fiancée par jalousie.
Mahdi, qui s’exécuta, ne se sentit pas responsable de ce geste, l’attribuant entièrement à l’esprit.
Dans l’approche Mohamed Abouelleil Rashed, la distinction entre la « propriété » d’une pensée (le fait qu’elle survienne chez un individu) et sa « paternité » (son origine supposée extérieure) devient centrale.
Certains partisans de la psychologie culturelle estiment que refuser la possibilité d’une paternité extérieure des états mentaux relève d’une norme culturelle occidentale arbitraire.
D’autres cultures, selon eux, seraient tout à fait capables de rendre intelligible ce phénomène et de l’intégrer dans le champ de la normalité, évitant ainsi ce que la psychologie occidentale qualifierait de « désunion du moi ».
Le philosophe Mohamed Abouelleil Rashed, dans son ouvrage La folie et la demande de reconnaissance, développe une position proche.
Il consacre un chapitre entier à défendre l’idée que, dans certains contextes culturels, la croyance en une paternité extérieure des pensées (par exemple, l’action d’un djinn) ne constitue pas nécessairement une pathologie.
Pour traiter la dissonance cognitive vécue par le sujet, il suffirait, selon lui, de valider cette explication culturelle et de proposer des narratifs qui rendent l’expérience intelligible, parfois en complément ou même en substitution aux traitements médicamenteux classiques.
Cette démarche part d’intentions louables : mieux comprendre le patient dans son univers culturel et éviter l’imposition brutale d’une grille d’interprétation étrangère
Cependant, elle soulève des questions importantes.
D’abord, elle risque de confondre respect culturel et validation ontologique.
Les phénomènes de passivité (sentiment que ses pensées ou actes sont contrôlés par une force extérieure) sont des symptômes bien documentés en psychopathologie, indépendamment des interprétations culturelles.
Les traiter uniquement comme des variations culturelles normales peut conduire à renforcer le délire plutôt qu’à l’apaiser.
Ensuite, sur le plan social, une telle validation peut avoir des conséquences concrètes.
En février 2023, à Saint-Jean-de-Luz, un adolescent de seize ans a assassiné une professeure d’histoire en affirmant avoir été possédé par un esprit qui lui ordonnait de passer à l’acte.
Ce drame illustre le danger qu’il y a à conforter, au nom du respect culturel, des croyances qui peuvent désinhiber des passages à l’acte chez des personnes vulnérables.
Même si les thérapies narratives ont effectivement leur place en psychiatrie, notamment dans le traitement des traumas (viol, agression) en aidant le patient à reconstruire un récit cohérent et à apaiser ses réactions émotionnelles, leur objectif n’est pas de valider littéralement des explications délirantes.
Il est d’aider le patient à retrouver un fonctionnement adapté à la réalité.
En définitive, si le respect des différences culturelles est légitime et nécessaire, il ne saurait justifier un relativisme épistémologique radical qui placerait la vérité scientifique et la santé mentale sous la dépendance exclusive des contextes culturels.
La psychologie et la psychiatrie, pour rester fidèles à leur vocation thérapeutique, doivent conserver un socle universel ancré dans les connaissances biologiques, cognitives et évolutionnaires communes à l’espèce humaine.
Au-delà des bonnes intentions, céder à un relativisme sans limites revient à fragiliser à la fois l’intégrité individuelle et la cohésion sociale.