Nous étions quatre à jouer au jeu de dames dans notre parcelle, après les activités de l’école. J’étais étudiant, je venais de terminer mon cursus secondaire et j’avais dix-huit ans. 

Mes compagnons étaient des élèves du terminale : l’un avait seize ans, l’autre dix-sept, et le plus âgé de nous tous en avait vingt. 

Nous nous amusions bien lorsque soudain une jeep des militaires du M23 surgit. 

« Montez dans ce véhicule », ordonnèrent-ils d’un ton intimidant. « Ces jeux sont interdits par les autorités. » C’était environ un mois après l’occupation de la ville de Goma, si ma mémoire est bonne. 

Notre voisin, déjà membre du mouvement avant la chute de la ville, avait fait appel aux soldats : il était leur agent secret depuis longtemps.

Ils nous emmenèrent dans un conteneur transformé en cachot. Là, nous rencontrâmes plusieurs personnes, dont un ami que nous croyions mort depuis longtemps, devenu méconnaissable, amaigri. 

Le lieu était rempli d’eau sale, servant de toilettes aux détenus. Le soir, on nous servait un repas misérable. 

Je garde un mauvais souvenir de cet endroit : nous y avons laissé l’un des nôtres, malade de gale et de diarrhée, conséquence de la malnutrition.

À Chanzu, l’un des bastions du M23, nous fûmes soumis à une formation idéologique. 

Les discours critiquaient violemment le gouvernement de Kinshasa : « Ce gouvernement est irresponsable, il vous a abandonnés parce que vous n’êtes pas du Kasaï. Nous sommes venus vous libérer, et pourtant on nous traite de Rwandais. » 

Nous écoutions cette musique toute la journée, sans manger ni boire, jusqu’au soir où nous recevions quelques graines de maïs trempées dans l’eau de haricots. 

Après ce repas, venait le sport : humiliations, coups de fouet pour ceux qui n’avaient pas retenu les slogans. Même les plus attentifs n’échappaient pas aux violences. 

Ensuite, d’autres tâches nous attendaient jusque trois heures du matin. À cinq heures, nous étions réveillés brutalement pour être plongés dans l’eau froide : « la douche fraîche », disaient-ils.

Puis vint la question : étions-nous prêts pour la formation militaire ? L’image des soldats qui nous gardaient nous donnait l’illusion que devenir militaire changerait nos vies. 

Nous étions prêts à tout pour sortir de cette misère. Ils nous divisèrent en groupes selon nos compétences. Moi, électricien, je fus affecté à des tâches techniques. 

Mes amis, qui avaient une formation pédagogique, furent transformés en infirmiers. Ils m’apportaient parfois une forme d’affection, mais la moindre erreur entraînait une réprimande.

Quelques jours plus tard, nous rencontrâmes nos formateurs militaires. Parmi eux, des étrangers : Djiboutiens, Malawites, Zimbabwéens… Ils parlaient un kiswahili marqué d’un accent arabe. 

La discipline était implacable : quiconque se montrait distrait était exécuté et jeté dans la brousse, dans une tombe à peine creusée. La peur nous obligeait à suivre attentivement chaque consigne.

Un jour, chargé de surveiller une panne de courant, je profitai de l’occasion pour me cacher dans une fosse optique. La nuit venue, tel un serpent, je rampai jusqu’au village. 

Les habitants m’accueillirent avec réserve, craignant les infiltrés. Ils me cachèrent malgré tout, puis, tard dans la nuit, me mirent sur la voie des brousses. C’est ainsi que je suis ici aujourd’hui.

Ces gens paieront… Je ne sais pas ce que sont devenus mes compagnons. Sont-ils vivants ou morts ? Je porte en moi les cicatrices de ces jours passés sous contrainte. 

Je suis vivant, mais je ne sais pas ce qu’il est advenu de mes compagnons : sont-ils encore là-bas, prisonniers, ou déjà morts ? Cette ignorance me hante.

Ce que j’ai vu et vécu ne peut s’effacer : les humiliations, la faim, les coups, les discours qui cherchaient à nous briser. Mais aussi la peur constante, la fragilité de la vie, et l’espoir ténu qui m’a poussé à fuir.

Que ceux qui nous ont arrachés à nos familles sachent qu’un jour, ils devront rendre des comptes. Et pour que la mémoire de ceux qui n’ont pas pu s’échapper reste vivante.

Un jeune de Goma