En 2015, alors qu’elle préside la section locale de l’association nationale pour la promotion des gens de couleur de Spokane, une ville située dans l’État de Washington, Rachel Dolezal provoqua une véritable controverse aux États-Unis.


Rachel avait toujours déclaré à son entourage qu’elle était métisse.

C’est pourquoi lorsqu’une enquête dont elle fit l’objet vint révéler qu’elle était une femme « blanche » issue de l’union d’un père et d’une mère blanche, le scandale éclata.

Cette révélation entrainera la révocation de Rachel Dolezal, qui déclarera que, bien que née de parents blancs, elle s’était toujours identifiée au moi narratif collectif des noirs américains.

Ses soutiens attesteront que l’auto-identification de Rachel à une autre race, était bien réelle et que cela avait toujours été le cas.


La polémique enflera et Rachel sera accusée d’appropriation culturelle par des activistes de la cause noire, admettant implicitement leur conception d’une stricte relation entre la race et l’identité culturelle y attachée.

Alors que dans les milieux qui se représentent comme « progressistes » et dont se réclament les activistes de l’identité noire américaine, l’idée d’une identité fluide non binaire était largement répandue, la fluidité en question selon laquelle, l’identité se déclinerait non pas en catégories discrètes, mais sur un continuum, fut considérée comme ne pouvant s’appliquer au concept de race génétiquement déterminé.


La race et la culture étant considérées comme dans un état fusionnel, toute tentative d’identification à la culture noire américaine ne pouvait être perçue que comme une tentative d’appropriation culturelle qu’il convenait de combattre durement.


Ce fait divers est particulièrement intéressant parce qu’il démontre les incohérences de la théorie de l’identité lorsque celle-ci, au lieu d’être vue comme un rapport, une construction, une fiction, est considérée comme une chose réelle, c’est-à-dire une essence.

La mise en parallèle du phénomène « transgenre » avec le phénomène « transracial » vient également immédiatement à l’esprit.


Si la race et le sexe sont biologiquement déterminés, pourquoi l’autoattribution d’un genre ne correspondant pas aux stéréotypes du sexe biologique est acceptée alors que l’identification à une catégorie collective attachée à une race ne le serait pas ?


En refusant à Rachel le droit de s’identifier à une autre race sur le fondement de la réalité biologique, ces mêmes activistes prompts à lutter contre l’essentialisation, se contrediraient dans leurs propres termes, essentialisant la race et affirmant la primauté du déterminisme biologique sur le déterminisme culturel.


Finalement, nous nous retrouvons avec d’un côté une frange dite progressiste prenant régulièrement fait et cause pour l’activisme de l’identité de genre, laquelle a réussi à faire admettre ses narratifs sur la fluidité, et de l’autre, des activistes noirs américains, qui tout en se servant des théories sur l’identité, refusent que la fluidité du genre puisse s’appliquer à la race.


Pour comprendre l’enjeu des débats, il faut avoir à l’esprit que depuis la fin du XXe siècle, aux États-Unis, dans le cadre de la discrimination positive reposant sur l’identité raciale, il est nécessaire de montrer patte blanche ou plutôt patte noire pour prétendre bénéficier des dis- positifs s’inscrivant dans ce cadre.


Alors que pendant longtemps, la règle de l’unique goutte de sang (one drop rule) dans les états ségrégationnistes, règle selon laquelle la présence d’un seul ancêtre noir américain dans l’arbre généalogique d’une personne ayant l’apparence d’un blanc, interdisait qu’un tel homme puisse se marier avec une « vraie » blanche, aujourd’hui, cette goutte de sang noir est particulièrement prisée par ceux et celles souhaitant bénéficier des avantages légaux attachés à la couleur noire.

Le sociologue, Rogers Brubaker évoque justement le « contrôle des revendications de noirceur » que l’ère de la discrimination positive a fait émerger.


Cet exemple montre que, lorsque les activistes noirs qui viennent se joindre à des luttes intersectionnelles et puisent dans le répertoire des sciences sociales militantes, des théories de l’identité, ils le font non pas par conviction, mais pour mieux s’armer de sorte à préserver la cohésion de leurs propres groupes.


La fusion entre la race des noirs américains et la culture attachée à cette race est pratiquée sciemment de sorte à connoter de « raciste » toute attaque contre la culture noire américaine.

Pour maintenir cette fusion entre race et culture, la fluidité transraciale ne peut être acceptée, car elle serait de nature à neutraliser ce puissant mécanisme de défense.

L’accusation d’appropriation culturelle est en définitive un mécanisme de défense ethnico-culturel visant à maintenir coûte que coûte cette fusion, qui épistémologiquement n’a aucun sens*.

* Extrait du livre activisme :

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