L’idée de gouvernance mondiale, c’est-à-dire celle qui serait fondée sur une raison mondialisée, évoque pour moi l’idiot nobélisé du village global, Vladislas de Lubicz-Milosz, et en particulier un de ses poèmes, intitulé « Incantation ».

« La raison humaine est belle et invisible […] » Elle intègre des idées universelles dans la langue et guide notre main pour écrire Vérité et Justice », écrivait-il.

Ces mots qui révèlent une stupidité grandiloquente sonnent un peu comme du néoeuropéisme à la « Valérie Hayer ».

Paul Feyerabend, lui, considérait que « le nombre d’idioties fourrées dans ce poème était incroyable ».

Je suis convaincu qu’il avait raison.

L’idée d’une gouvernance mondiale fondée sur une raison universelle est séduisante, mais illusoire. Il suffit de s’appuyer sur les travaux de Kant pour démontrer les limites de cette idée et conclure à la nécessité d’une pluralité d’approches nationales.

Car si la raison pure, est un outil précieux, elle est juste incapable de produire des connaissances certaines sur le monde réel.

Cette vision utopique mondialiste est donc en contradiction avec la réalité historique.

Le progrès humain se construit sur une diversité d’expériences et d’échecs.

Et pourtant, face à un problème, les partisans d’une gouvernance mondiale, en viennent implicitement à considérer que la raison mondialisée prévaudrait sur les raisons locales, nationales.

Pour ceux là, un petit groupe d’experts pourrait, par la seule force de la raison, déterminer a priori les meilleures politiques pour l’ensemble de la planète.

Les raisons nationales, elles, n’ont pas la prétention de produire des jugements synthétiques a priori et se contentent d’essayer des solutions, qui marcheront ou ne marcheront pas.

On appelle cela le jeu des essais et des erreurs, celui qui fait avancer l’humanité et la science, celui dont parlait implicitement Stuart Mill :

« Qu’est ce qui a permis à la famille des nations européennes d’être une partie de l’humanité en progression plutôt qu’en stagnation ? »

« Non pas une excellence supérieure (ou une raison européanisée) qui, quand elle existe, n’existe qu’à titre d’effet plutôt que de cause, mais plutôt la remarquable diversité de leurs styles et de leurs cultures. »

« Les personnes, les classes, les nations ont été entièrement différentes les uns des autres :

Elles ont emprunté une grande variété de voies, chacune menant à quelque chose d’intéressant ;

et bien qu’à chaque époque ceux qui avaient choisi différents chemins ont été intolérants les uns vis-à-vis des autres, et bien que chacun ait pu penser qu’il eut été excellent que tout le reste ait été obligé de suivre la même voie, leurs tentatives de contrarier le développement de chacun des autres ont rarement réussi de façon permanente, et chacun, quand il le fallait, a accepté le bien que les autres ont offert. »

L’Europe, selon moi, doit tout à cette pluralité de voies quant à son développement progressif et polyvalent. »

Une raison mondialisée face à un problème concernant l’ensemble des nations appliquera sa solution qui échouera, puis fonctionnera, puis échouera.

Un essai, une erreur, un essai…

Face au même problème, les raisons nationales démultiplient les essais et erreurs.

Ainsi, cette démultiplication, que ne permet pas l’exercice d’une raison mondialisée, générera du progrès plus vite, chaque nation observant les essais et les résultats produits par ses sœurs, pour ajuster ses propres politiques publiques.

Aux USA, chaque État expérimente ses propres lois sociétales, ses propres idéologies, et ce, sous le regard des autres États qui, ayant observé les résultats, prennent ce qu’ils considèrent comme bons et rejettent ce dont ils ne veulent pas.

L’entité européenne, elle, se comporte comme une instance totalitaire en entendant imposer une voie sociétale unique comme s’il pouvait exister une raison mondialisée qui prévaudrait sur la raison de chaque peuple, comme si Kant n’avait jamais existé et n’avait jamais démontré qu’en aucun cas la raison n’est susceptible de produire ces fameux jugements synthétiques a priori.

Oui, chaque nation doit pouvoir expérimenter sa propre voie de sorte que les contrastes conceptuels, idéologiques, culturels, sociétaux entre les nations du continent puissent soutenir l’exercice de la raison empirique qui s’exerce sur le réel et enrichir dans tous les sens du terme l’Alliance des nations européennes.

L’opinion dominante sur un sujet étant rarement ou jamais la vérité tout entière, « c’est seulement grâce au choc avec des opinions divergentes que ce qui reste de vérité peut avoir quelques chances de s’offrir », nous dit Feyerabend.

Une idée ou une théorie ne peut s’apprécier que par l’effet de contraste qu’une autre théorie ou une autre idée est susceptible de faire apparaître.

En somme, la quête d’une raison universelle est une chimère. La diversité des cultures, des idées et des expériences est la richesse de l’humanité.

En cherchant à imposer une vision unique du monde, on ne fait que freiner le progrès et limiter les potentialités de chaque nation.

L’Europe, en particulier, devrait célébrer sa pluralité et tirer les leçons de son histoire pour construire un avenir fondé sur la coopération interétatique et le respect des différences.

En définitive, une raison mondialisée ou européanisée n’est ni plus ni moins qu’une absurdité épistémologique.