Le 21 mai 2023 à Munich, on pouvait lire sur les écrans géants surplombant la scène sur laquelle évoluait le groupe Pink Floyd, le slogan suivant : « Control the narrative, rule the world », « Contrôlez le récit pour contrôler le monde ».
Nous vivons effectivement à l’ère des récits, de ces narratifs qui manquent souvent d’objectivité quant au choix des éléments constituant leur contenu et quant à leur agencement. À l’heure de l’affrontement en Ukraine, de la guerre entre le Hamas et Israël, les parties prenantes s’efforcent de façonner le paysage cognitif des populations et des chefs d’État, à coup de narratifs et d’images.
Chaque jour, des professionnels du storytelling issus du marketing, d’unités spécialisées des armées, de certains départements de sciences sociales construisent avec créativité, ingéniosité, science, machiavélisme, des récits destinés à agir en profondeur sur la cognition des individus.
Le storytelling ne date pas d’hier. L’humanité n’a jamais cessé de se raconter des histoires. À la manière du philosophe américain Daniel Dennett, on peut dire que nous ne jouons pas ces histoires, mais que souvent ces histoires se jouent de nous. Daniel Dennett

Les mythologies babylonienne, sumérienne, grecque, biblique, coranique ont produit des récits aux multiples fonctions. Et bien que la philosophie grecque, ses raisonnements abstraits, spéculatifs, sa logique aristotélicienne, soient passés par là, la tension entre le récit et la théorie (ou les modèles) est encore très palpable de nos jours, notamment à l’université.
Au IXe siècle à Bagdad, le Calife Al-Ma’mun, amoureux des sciences, de l’Égypte ancienne et de la philosophie grecque, luttait déjà contre ces hadiths, ces récits simples et parfois teintés de miraculeux, qui circulaient dans les confins du Califat abbasside et qui étaient censés rapporter les actes et les paroles de Mohammed (Mahomet).
Un peu comme des sortes de pokémons narratifs, ces scripts étaient particulièrement prisés, faciles à comprendre, à collectionner, à échanger. En face, les raisonnements abstraits des Mutazilites, partisans de la raison aristotélicienne, bien que parfois très justes, n’attiraient guère les foules.
Ces récits qui permettaient d’encapsuler toutes sortes de pièges cognitifs et émotionnels (autoréférence, raisonnements circulaires…) dans lesquels l’animal humain se laisse facilement enfermer, l’emportèrent sur la raison.
L’interdiction de l’usage autonome de la raison coïncida justement avec la chute de l’empire abbasside qui marque pour beaucoup d’historiens la fin de l’âge d’or de l’islam. La raison se trouve désormais affectée à la simple production de rationalisations visant à faire l’apologie du Prophète des Arabes et à attester le caractère miraculeux du Coran.
Aujourd’hui, on sait que la plupart de ces hadiths, même ceux considérés par la tradition comme authentiques, fut inventée pour servir les buts du présent, les téléologies du présent.
Dans le même registre, mais plusieurs siècles plus tard, en 2022, le professeur James H. Sweet, président de l’Association américaine d’histoire, publiait un article intitulé : « Est-ce que l’histoire est l’histoire ? » « Politique de l’identité et téléologies du présent. »
L’auteur y dénonçait notamment l’instrumentalisation de récits censés rapporter les faits historiques par les entrepreneurs de l’identité et surtout leurs constructions biaisées déterminées par un raisonnement de type téléologique, « téléos » signifiant « but » en grec, c’est-à-dire un raisonnement ajusté aux buts politiques du présent. Une pluie d’insultes de la part d’universitaires américains idéologisés viendra s’abattre sur ce professeur.
Finalement, l’anti-historien, cet universitaire militant souvent désigné sous le nom de « professeur de civilisation », adepte du jugement moral rétrospectif et des études postcoloniales, dont le raisonnement est le plus souvent téléologique, partage une méthodologie commune avec les POTF (Psychological operation task forces – unités d’opérations psychologiques) qui permettent la mise en œuvre des PSYACT (Psychological operation actions – opérations psychologiques). [1]
Comme le font, ces unités spécialisées de l’armée américaine, il produit des narratifs composés « d’éléments de preuve dont le rôle n’est pas l’approche de la vérité ou le rétablissement des faits, mais vise à influencer la perception du public », et ce, dans le but de faciliter la réalisation d’objectifs prédéterminés.
C’est ainsi que les narratifs en général et notamment les récits qui relèvent des études postcoloniales sont devenus des armes de guerre cognitive qui parfois visent à renforcer le pouvoir d’un groupe et/ou à saper la puissance d’une nation. Le sentiment anti-français en Afrique doit beaucoup à ce type de récit.
Dans le domaine de la guerre cognitive, il existe une littérature spécialisée qui ne cesse de se développer. Les experts sont principalement Chinois, anglo-saxons et russes.
La France, elle, n’est pas encore prête à adopter une posture offensive en la matière. C’est comme si les dirigeants français avaient conservé un reliquat de cet ancien état d’esprit chevaleresque qui aurait un effet de repoussoir vis-à-vis de pratiques assimilées à une forme de manipulation et à cette ruse honnie par le preux chevalier mais valorisée par le Coran lorsqu’il s’agit de faire prévaloir l’islam.
Les Anglo-Saxons, eux, n’ont pas ces états d’âmes, ce qui leur a notamment permis de gagner des guerres d’influence vitales contre la France.
Encore une fois, le récit utilisé dans le cadre de la guerre cognitive, idéologique, n’est pas une présentation qui se veut objective, mais une narration spécialement conçue pour produire une « résonance émotionnelle entre le récit et sa cible » afin d’améliorer l’efficacité cognitive de la sélection précise des éléments de preuve incorporés dans le récit.
Le Graal dans ce domaine est l’encerclement cognitif total de la cible, qu’elle soit chef d’État, ministre, haut-fonctionnaire, diplomate, chef d’entreprise, universitaire, journaliste ou simple citoyen.
À l’université, la création de théories normatives dont le degré de scientificité est nécessairement très faible[2], vise à produire les mêmes effets que les récits produits dans le cadre des opérations psychologiques des armées US en temps de guerre ou en temps de paix.
Avec une certaine honnêteté intellectuelle, Thierry Ménissier, professeur de philosophie, définit les théories « prescriptives-normatives » comme des théories « proposant un jeu de concepts assez crédibles pour que l’on puisse espérer d’eux qu’ils configurent la relation des hommes à la réalité et leur permettent d’agir politiquement. »
Une théorie normative sera par conséquent liée à des buts, buts déterminés par des valeurs ou, pour utiliser le jargon académique, par l’ordre axiologique.
L’universitaire militant épris de ses propres convictions, au lieu d’émettre des hypothèses et de tenter de les falsifier, aura le plus souvent recours à des théories normatives pour armer ses combats et produire des rationalisations visant à soutenir ses buts et à fonder son système de croyances préexistant.
Une telle posture est le contraire de l’attitude critique, chère à Paul Feyerabend, censée caractériser l’exercice de la science. Malheureusement, les effets de mode sont souvent puissants. La sociologie des sciences qui s’intéresse à l’habitat social du chercheur a pris le pas sur la philosophie des sciences qui, elle, s’intéresse aux idées.
Et pourtant, ne dit-on pas : « Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; les petits esprits discutent des gens » ?
La postmodernité est passée par là. Si toutes les croyances se valent, à quoi bon porter des jugements de valeur sur des contenus ?
La vérité, c’est que toutes les croyances ne se valent pas et que l’émission de jugements de valeur est plus que jamais nécessaire. Pour porter ces jugements qui manquent aujourd’hui cruellement, l’esprit de la philosophie des sciences doit absolument infuser le paysage cognitif national.
La conclusion, c’est qu’une hygiène épistémique est nécessaire pour qui veut lutter contre cet esprit de superstition qui caractérise le temps présent, contre cette crédulité dangereuse qui ouvre la voie à tous les fanatismes.
[1] U.S. ARMY, PSYOP Book 2 – Implementing psychological operations – Edition – FM 3-05-301 CARLILE Military Library
[2] Jean-François Le Drian, Activismes, VA EDITIONS