La montée en puissance de la néocratie, l’obsession pour la nouveauté, l’amour du changement pour le changement, conduisent les organisations et ceux qui y collaborent à s’engager dans des jeux de langage de type Bullshit.

Bullshiter, c’est produire du non-sens pour tromper, pour induire en erreur. Puisque la racine « bull » de « bullshiter » provient du vieux français « bol » issu du verbe « boler » qui signifie tromper, nous avons décidé d’employer un vocabulaire français. Ainsi, à la place de la locution « piece of bullshit » nous utiliserons le mot « bolerie ».

Le bullshiteur sera dénommé le « boleur ». Nous parlerons ainsi de bolerisme, et de la boleriologie en lieu et place de la « bullshitologie ».

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Afin de proposer quelques rudiments de boleriologie au lecteur, je me suis inspiré de l’excellent article d’André Spicer, intitulé « Playing the Bullshit Game : How Empty and Misleading Communication Takes Over Organizations. »

Notre grille d’analyse s’applique également parfaitement à la politique et au contenu de certaines campagnes électorales.

Rentrons donc dans le vif du sujet. Boler n’est pas mentir. Le boleur verbalise du non-sens avec l’intention de tromper, d’induire en erreur mais non pas de falsifier la vérité ou d’occulter le réel.

Le bolerisme se caractérise par une indifférence au réel.

Trois éléments centraux caractérisent le bolerisme : Des acteurs : les entrepreneurs conceptuels, une ignorance bruyante, et une permissivité épistémique.

Une bolerie est un énoncé obscur que l’on ne peut clarifier, une proposition insignifiante. Un jeu de langage bolerique se distingue d’un jargon, car une proposition jargonneuse est susceptible d’être signifiante pour celle ou celui qui connait le jargon.

Les cibles idéales pour les vendeurs de jeux de langage boleriques sont les personnes de classes sociales plutôt supérieures disposant d’une ouverture d’esprit accompagnée d’une absence d’esprit critique.

L’intellectuel sera parfois réceptif aux jeux de langage bolerique. Le penseur ne le sera pas ou peu.

Ainsi l’association « ouverture d’esprit » et « absence d’esprit critique » augmente donc la réceptivité aux jeux de langage boleriques et aux propositions dont l’insignifiance avance incognito ou plutôt demeure masquée par le voile bolerique.

Des études menées sur ce type de personnalité démontrent leur propension à extraire d’une phrase expérimentalement formulée de manière aléatoire une vérité profonde.

Une proposition bolerique est par nature vide et indifférente au réel et le locuteur d’une telle proposition, le boleur, irresponsable et évasif.

Autour d’un jeu de langage bolerique s’agréger souvent une communauté de langage.

COMMUNAUTÉ DE LANGAGE ET FONCTION DES JEUX DE LANGAGE BOLERIQUES

L’adoption d’un jeu de langage bolerique permet de créer une identité collective autour d’un registre de concepts boleriques partagé.

Ainsi l’usage habituel d’un de jeu langage créé un sentiment d’appartenance.

La maitrise des conventions linguistiques et conceptuelles assure un certain succès social et une apparence de réussite sociale. L’usage d’un jeu de langage bolerique sert parfois à dissimuler une incompréhension des enjeux ou d’un problème particulier et à séduire à partir d’une simple forme dénuée de toute signification profonde.

Un système purement formel n’est jamais suffisant pour générer du sens. Seul la détection par l’appareil cognitif humain d’un isomorphisme entre une séquence formelle et une partie du réel génère de la signification.

Or les jeux de langage boleriques étant purement formel et indifférents au réel ou peu reliés au réel, le cerveau humain peinera à repérer un quelconque isomorphisme, générateur de signification.

Mais revenons à des aspects plus pratiques. Pratiquer le jeu de langage bolerique du groupe permet de produire et de supporter l’identité du groupe. Son usage est un signe de reconnaissance.

Par ailleurs, l’usage d’un jeu de langage bolerique est apte à génère la perception d’un accord entre les membres du groupe, alors qu’il s’agit d’un accord de surface ou plutôt le plus souvent d’un simulacre d’accord.

Ainsi est créé un sentiment artificiel de cohésion en l’absence même de cohésion profonde.

L’adhésion à une communauté de langage permet de créer artificiellement de la confiance en soi. L’incompétence d’un individu demeurera non détectée grâce à l’usage d’un jeu de langage bolerique.

Les boleries sont difficiles à réfuter car elles sont indifférentes au réel et par conséquent la théorie de la correspondance bien connue en épistémologie ne peut servir de critère d’évaluation. Par ailleurs, selon la loi de Brandolini, il faut beaucoup plus d’énergie pour réfuter des boleries que pour les produire.

Le risque pour une organisation dont le langage managerial s’appuie sur un jeu de langage bolerique, c’est de produire un management formel, sans signification. La conséquence, c’est cette indifférence au réel qui ne permet plus de l’appréhender tel. L’aveuglement devient collectif et l’organisation par la simple perte du sens du réel périclite.

LA MISE A JOUR D’UN SYSTÈME BOLERIQUE ET SES CONSÉQUENCES

Lorsque la vacuité du jeu de langage bolerique d’une personne ou d’un groupe est découvert, les conséquences sont terribles.

L’identité du boleur est sapée, de même que l’image qu’il a de lui-même qui était artificiellement améliorée par l’usage d’un jeu de langage bolerique.

La personne qui aura pris trop au sérieux ses propres boleries sera susceptible de passer pour une idiote. Pour une organisation, la découverte d’un jeu de langage bolerique par des tiers ou des clients est susceptible de lui faire perdre tout crédit.

Pour un parti politique, la mise au grand jour du caractère bolerique du sa communication se traduira par une défaite cinglante.