La question du moi est l’une des questions de prédilection des neurosciences et de la philosophie de l’esprit, dénommée par les Anglo-saxons « philosophy of mind », l’une des branches les plus passionnantes de la philosophie.
Pour autant, elle n’est pas récente, puisque, depuis 2500 ans, elle est un des thèmes centraux du bouddhisme.
À qui se réfère le « Je » grammatical ? Se rapporte-t-il au témoin de la conscience, au sujet des états mentaux dont nous faisons l’expérience ?
Le moi, le Soi, l’ego, ou « l’Atman » dont parlent les bouddhistes, est-il une substance « subsistant indépendamment de ce qui a lieu » [1] ?
Existe-t-il, dans notre cerveau, un homunculus, un être miniature qui observerait nos pensées, un petit contrôleur de nos actions et de nos choix ?
Pour le grand philosophe Daniel C. Dennett, « une théorie qui postule l’existence d’un tel homunculus est condamnée à la régression à l’infini » [2].
Pour ceux, ultra-minoritaires, qui répondent par l’affirmative à cette question, le sens du « moi » serait soutenu par une entité indépendante de la conscience, qui existerait ontologiquement.
Ces partisans d’un moi réifié appartiennent au courant substantialiste, qui n’a plus guère d’adeptes aujourd’hui.
Dans les départements de neurosciences ou de philosophie de l’esprit, cette croyance en un contrôleur interne, en un observateur des états de conscience, n’existe pas.
Pour les bouddhistes, il n’existe pas de « moi » permanent, fixe et persistant, et la présence d’un flot d’expériences éphémères de conscience de soi n’implique pas l’existence d’un « moi » durable.
Selon la doctrine du non-soi ou de l’Anatta, « une chose disparaît, conditionnant l’apparition de la suivante dans une série de causes et d’effets. Il n’y a pas de substance invariable. Il n’y a rien derrière ce courant qui puisse être considéré comme un soi permanent, une individualité, rien qui puisse être appelé réellement “moi” » [3].
Pour les théoriciens du moi, celui-ci est éphémère et « chaque nouvel épisode de cognition s’inscrit dans un flot mental » [4], de nouveaux espaces mentaux s’ouvrant tour à tour, dans une série de phénomènes mentaux évanescents, chaque état mental succédant à un autre état mental, ramenant ainsi à chaque instant le moi à l’existence.
Tout ce qui existe n’est, en définitive, qu’un flot changeant d’expériences.
Le moi « expérientiel », « phénoménologique » ou « minimum », c’est-à-dire ce moi dont nous faisons l’expérience, est la conscience per se. L’objet auquel se réfère le « Je » est simplement une entité qui témoigne et non pas une substance.
Ce moi minimum se caractérise par ce sentiment naturel de propriété qui s’applique à nos pensées, à nos états mentaux, par cette auto-attribution de nos propres pensées, de nos membres.
Pour le grand professeur de neurosciences Antonio Damasio : « Nous nous considérons spontanément comme les sujets de nos univers mentaux » [5].
Le moi minimum est, en quelque sorte, le résultat d’un processus d’organisation interne du cerveau qui génère, d’une part, ce sentiment d’être le sujet de ses propres états mentaux, de subjectivité vécue, et, d’autre part, un modèle intégré de la réalité extérieure par une intégration unifiée de nos expériences.
Ce moi minimum est prélangagier ; il existe chez les enfants n’ayant pas encore acquis le langage. Il se distingue ainsi de la fiction constituée par le moi narratif.
Pour Thomas Metzinger, philosophe allemand, l’un des plus grands spécialistes en matière de philosophie de l’esprit et de neurosciences, le cerveau construit une image interne du corps ainsi qu’un modèle de soi, qu’il dénomme, dans l’un de ses livres [6], le « modèle de soi phénoménologique ».
Ce PSM (Phenomenal Self-Model), cette auto-organisation dynamique et changeante, est le modèle de soi tel qu’il est vécu par le sujet.
Mais le cerveau ne s’arrête pas là : il place le modèle de soi qu’il a lui-même produit et qu’il réactualise en permanence à l’intérieur du modèle du monde qu’il ne cesse de générer.
En d’autres termes, le cerveau est un simulateur de réalité capable de produire l’image d’un monde unifié, cette perspective d’une conscience unifiée reposant sur l’illusion de l’existence d’un moi réifié, c’est-à-dire l’illusion de la réalité du moi.
Ainsi, le point de vue à partir duquel nos pensées et nos perceptions nous sont présentées apparaît unifié, non seulement sur le plan de la synchronicité, mais également de la diachronicité, c’est-à-dire entre l’instant t et l’instant t+1.
Même s’il n’existe pas d’identité entre un état de conscience situé à l’instant t et un état de conscience distinct situé à l’instant t+1, notre cerveau a la capacité de produire le sentiment utile de l’identité temporelle du moi.
Selon Thomas Metzinger, « l’unité de la conscience est l’une des plus grandes réussites de notre cerveau », unité grâce à laquelle le monde, à un instant t, nous apparaît comme un et non multiple, unité grâce à laquelle il n’y a pas un monde du toucher, un monde de la vision, un monde sonore, mais une reconstruction du monde unifiée qui intègre tous nos sens et nous fournit une représentation d’un présent unifié.
Notre simulateur de réalité est tellement performant qu’il conduit le sujet à faire la confusion très naturelle entre la reconstruction du réel produite par notre cerveau et le réel per se.
Il a la capacité de donner l’impression au sujet qu’il aurait un accès direct au monde extérieur.
Pourtant, comme le rappelle simplement Antonio Damasio, « les images qui nous passent par l’esprit proviennent de notre mémoire et non d’un événement externe perçu dans l’instant » [5].
Il est important d’avoir à l’esprit que ce moi phénoménologique est le résultat d’un processus transparent.
L’identification de ce moi expérientiel à un corps et l’auto-attribution à ce moi des pensées produites par le cerveau sont transparentes.
Ces deux processus agissent sans que la conscience puisse avoir accès aux mécanismes mis en œuvre pour créer cette identification primaire et cette auto-attribution des états mentaux et des états de conscience au sujet.
En d’autres termes, une représentation est transparente dès lors que le système qui l’utilise ne peut pas la reconnaître comme une simple représentation, une simple reconstruction, et qu’il n’a pas accès ou de visibilité sur les processus mis en œuvre pour former ladite représentation.
À travers cette introduction expresse à la philosophie de l’esprit, nous avons démontré qu’il existe bien un moi minimum antérieur au moi narratif et que ce moi phénoménologique permet au sujet de se percevoir comme le propriétaire de ses expériences, de ses pensées et de ses actions.
Pour autant, le sens de ce moi minimum n’est pas soutenu par une entité qui existerait ontologiquement et indépendamment de la conscience.
Même si l’activisme de l’identité n’a pas vocation à s’attaquer à ce noyau expérientiel du moi, nous démontrerons par la suite que l’activisme de l’identité vise parfois à remettre en cause les critères établissant le caractère fonctionnel de ce moi phénoménologique.
C’est pourquoi, avant de nous intéresser à la cible des entrepreneurs de l’identité, à savoir le moi narratif, il convient d’aborder succinctement un phénomène d’une très grande signification.
Nous avons vu que le modèle phénoménologique du moi produit par le cerveau était le résultat d’un processus d’intégration multisensorielle, le résultat d’une construction mentale qui s’appuie sur la capacité de notre cerveau à identifier les éléments synchrones d’un tout pour créer un modèle corporel unifié.
Justement parce qu’il s’agit d’une construction toujours en cours, d’un processus qui ne cesse jamais et non d’un acquis définitif et permanent, le modèle de soi corporel est susceptible d’être artificiellement modifié et d’induire le sujet en erreur.
L’illusion de la main en caoutchouc (Rubber Hand Illusion) [7] est une expérience connue et largement reproduite qui illustre ce phénomène.
Elle démontre qu’il est possible de tromper le cerveau en intégrant de manière artificielle une main en caoutchouc au modèle corporel de soi.
Ainsi, le sujet peut être induit en erreur et devenir convaincu qu’un membre pourtant étranger fait partie intégrante de son corps.
Pour le neuroscientifique Miguel Nicolelis, « le cerveau contient une image interne a priori du corps qui est susceptible d’être refaçonné très rapidement au fur et à mesure des expériences vécues du sujet » [8].
Ainsi, même le moi minimum n’est pas fixe à certains égards ; il est le résultat d’un processus de création permanente de notre cerveau.
Et de la même façon que l’illusion de la main en caoutchouc peut tromper, l’identification forcée ou l’assignation du sujet avec une identité préfabriquée produira le même effet, à savoir intégrer un élément étranger en lui donnant l’apparence d’une production originale du sujet.
[1] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Tel Gallimard.
[2] Daniel C. Dennett, Intuition Pumps and other tools for thinking, Penguin book.
[3] Walpola Rahula, L’enseignement du Bouddha, Éditions du Seuil.
[4] Mark Siderits, Evan Thompson, Dan Zahavi, Self, No self? Perspectives from Analytical, phenomenological, and indian Traditions, Oxford University Press.
[5] Antonio Damasio, L’Ordre étrange des choses, Odile Jacob, p. 205.
[6] Thomas Metzinger, The science of the mind and the myth of the self – The Ego Tunnel, Basic Books (27 juillet 2010)
[7] M.P.M. Kammers, F. de Vignemont, L. Verhagen, H.C. Dijkerman, The rubber hand illusion in action, Neuropsychologia, volume 47, Issue 1, January 2009, Page 204-211.
[8] Miguel Nicolelis, The True Creator of Everything, Yale University Press.
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