Normativité et téléologie (téléos signifie but) sont intimement liées. À l’évidence, une théorie normative possède un très faible degré de scientificité puisqu’elle sera conçue non pas pour tenter de représenter ce qui est ou de formuler des prédictions sur ce qui sera, mais pour décrire ce qui devrait être, c’est-à-dire un état de choses futur fondé sur l’idéologie, c’est-à-dire sur la téléologie du chercheur.

Accessoirement, une telle théorie sera de nature à produire des grilles de lecture de la société propres à générer des comportements sociaux, à modifier les représentations individuelles, pour faire évoluer la société dans le sens voulu par le chercheur en sciences sociales.

Pour Thierry Ménissier, professeur de philosophie, une théorie « prescriptive-normative » est une « théorie proposant un jeu de concepts assez crédibles pour que l’on puisse espérer d’eux qu’ils configurent la relation des hommes à la réalité et leur permette d’agir politiquement. »[1]

« Configurer la relation des hommes à la réalité et leur permettre d’agir politiquement », voici donc la raison d’être des théories normatives. À ce stade, il est probable qu’affleureront à la surface de la conscience du lecteur les théories du genre, de l’identité, les études dites « postcoloniales ».

Une théorie normative sera par conséquent nécessairement liée à des buts, buts déterminés par des valeurs, ou pour utiliser le jargon, déterminé par l’ordre axiologique. Afin de s’inscrire dans le courant porteur de l’herméneutique, notre philosophe utilise notamment comme signe de reconnaissance, l’expression « horizon de sens ».

Notre auteur poursuit : « il s’agit avec les concepts de la théorie normative moins de donner à connaitre le réel que de dessiner un horizon de sens où l’idée apparait comme vecteur du possible, ou plus exactement du souhaitable. ». Ainsi, de manière très honnête, il admet qu’une théorie normative n’a pas vraiment vocation à représenter le réel et par conséquent ne possède pas une nature permettant une quelconque validation empirique, la sanction du réel n’étant aucunement requise.

En définitive, une théorie normative ou prescriptive ne peut être jugée que sur la base du critère du succès, c’est-à-dire de la réalisation des objectifs politiques embarqués dans la théorie. Le critère du pragmatisme que nous avons évoqué dans la première partie semble le seul applicable en matière de théorie normative. Or ce critère ne peut être considéré comme un critère scientifique.

Alors que ces théories normatives n’ont pas vraiment vocation à tenter de représenter ou améliorer la connaissance du réel comme l’admet Thierry Ménissier, et qu’elles possèdent donc une faible valeur empirique et un faible degré de scientificité, elles revendiqueront, pour des raisons évidentes que nous démontrerons dans la quatrième partie de cet ouvrage, le sceau de la scientificité.

Pour l’universitaire militant épris de ses propres convictions, les théories normatives seront souvent ses théories de prédilection. Le plus souvent, il ne fréquentera pas son laboratoire pour imaginer des hypothèses et tenter de les falsifier, mais au contraire pour produire des rationalisations visant à soutenir ses buts et à fonder les idées qui les soutiennent.

Il produira ainsi des théories normatives vernies d’un apparat universitaire dont la formulation sera le plus souvent jargonneuse. Sa maîtrise d’un certain lexique particulièrement complexe sera le plus souvent un signe de reconnaissance à l’égard de ses pairs, adeptes de la même idéologie.

Souvent, ce chercheur appartiendra à la catégorie des universitaires dont le regard sur la philosophie des sciences sera très critique. Ces chercheurs refuseront le plus souvent la création d’un espace commun d’analyse susceptible d’exposer leurs théories à une critique extérieure. Afin de préserver l’intégrité de leurs théories normatives, les chercheurs militants n’accepteront de se soumettre qu’au jugement de pairs qui appartiendront à la même obédience idéologique.

Ainsi des raisonnements affectés de biais téléologiques très prononcés viendront produire des théories normatives auxquelles il sera indument accolé une étiquette de scientificité. À force de saturation médiatique, d’ultra visibilité produite par des minorités agissantes, ces théories s’inviteront dans le paysage cognitif et se déverseront dans le répertoire culturel commun sous un registre qui sera qualifié à tort de scientifique.

(Extrait de « Activismes : quand l’idéologie menace l’intégrité cognitive et la liberté de l’espèce humaine Broché – Grand livre, 12 octobre 2023 – VA EDITIONS)

https://www.amazon.fr/Activismes-lid%C3%A9ologie-lint%C3%A9grit%C3%A9-cognitive-libert%C3%A9/dp/2360932861


[1] Thierry Ménissier, A quelles conditions une théorie politique peut-elle être normative ? Xe congrès de l’Association Française de Science Politique, sept 2009, Grenoble, France. Halschs-01661870