Le débat autour des tenues vestimentaires (burkini, niqab, etc.), visant à couvrir ou dissimuler le corps des femmes, est souvent perçu, notamment dans les cultures anglo-saxonnes, comme une querelle futile, une excentricité franco-française, ou une obsession culturelle.

Pourtant, derrière cette apparente trivialité se joue une question fondamentale : celle de la liberté, de la contrainte, et de l’aspiration humaine à se perfectionner.

Trop souvent, ceux qui s’inquiètent de l’essor d’une pudibonderie, qu’elle soit religieuse ou laïque, se heurtent à l’argument simpliste de la « liberté de choix ».

Cet argument élude une réalité bien plus complexe : les femmes, dans bien des contextes, ne choisissent pas librement.

Elles subissent des pressions intériorisées, héritées de siècles de contraintes historiques, sociales, religieuses et culturelles.

Ignorer ces chaînes invisibles, c’est refuser de voir la vérité.

La France, berceau des droits humains, est accusée de trahir ses valeurs lorsqu’elle questionne ces pratiques.

Mais n’est-ce pas, au contraire, en refusant de se confronter à ces questions qu’elle renierait son héritage ?

Car derrière ce débat vestimentaire se cache une interrogation essentielle : l’humanité doit-elle se résigner à ses failles, ou doit-elle viser l’élévation de l’esprit ?

La pudibonderie : un aveu d’échec humain

Les défenseurs de la pudibonderie, notamment dans certains courants religieux, invoquent souvent la notion de « décence ».

Ils affirment, dans un habile emprunt aux principes des démocraties libérales, que le choix entre burkini et bikini relève de la liberté individuelle.

Mais, dans le même souffle, ils insinuent que la « décence » appartient à celles qui dissimulent leur corps.

Ce discours, sous ses airs de tolérance, trahit une vision pessimiste de l’humanité : l’homme serait incapable de maîtriser ses pulsions, et la femme, réduite à un objet de tentation, devrait s’effacer pour préserver l’ordre social.

Cette pudibonderie, qu’elle soit religieuse ou laïque, est plus qu’une simple pratique vestimentaire.

Elle symbolise un renoncement profond : celui de l’idéal de perfectionnement de l’esprit humain.

Elle exonère l’homme de sa responsabilité et désespère de sa capacité à évoluer.

Avant d’explorer davantage ce renoncement, posons-nous une question essentielle : pourquoi certaines femmes, souvent dans des contextes religieux, ressentent-elles le besoin de couvrir leur corps ?

Une expérience de pensée : un monde sans honte

Imaginons un monde idéal, tel que le concevrait Leibniz, où l’humanité aurait atteint un tel degré d’évolution que chaque homme, face à une femme nue, ne verrait en elle qu’un être humain digne de respect.

Dans ce monde, le vêtement n’aurait qu’une fonction utilitaire : protéger du froid.

Les parties du corps, aujourd’hui jugées « intimes » par certaines cultures, ne seraient plus sources de honte ou de désir incontrôlé.

Ce monde existe déjà, en partie.

Les tribus amazoniennes, où hommes et femmes évoluent nus sans que cela n’entraîne de pulsions incontrôlées, ne témoignent-elles pas d’une forme de maturité que bien des sociétés « avancées » peinent à atteindre ?

Couvrir le corps des femmes pour prévenir les désirs masculins, n’est-ce pas réduire la femme à un objet charnel, un corps sans âme ?

N’est-ce pas un aveu d’échec, celui d’une société qui préfère contraindre les femmes plutôt qu’éduquer les hommes ?

Considérons maintenant une femme libérée de toute contrainte religieuse, culturelle ou sociale.

Si elle choisissait de couvrir son corps, quelle serait sa motivation ?

Peut-être une mauvaise image d’elle-même, une honte intériorisée, ou la peur du jugement d’autrui.

Comparez cette femme à une autre, à l’aise avec son corps, qui arpente une plage naturiste sans crainte du regard des autres.

Laquelle semble la plus libre, la plus épanouie ?

La honte ou le perfectionnement ?

La question n’est pas anodine : est-il préférable de masquer son corps pour fuir la honte, ou de travailler sur soi pour s’en libérer ?

Une femme épanouie, confiante, qui ne craint ni le regard de sa communauté, ni les pulsions d’autrui, ni les foudres d’un dieu vengeur, aurait-elle une seule raison, hormis le froid, de dissimuler son corps ?

Cette interrogation nous mène au cœur du problème : la pudibonderie est un symptôme d’une humanité qui se résigne à ses faiblesses plutôt que de les surmonter.

Ce renoncement est particulièrement visible dans certaines interprétations religieuses.

Dans l’islam, par exemple, la pudibonderie est souvent justifiée par une lecture littérale du Coran, perçue comme une mesure nécessaire pour maintenir l’ordre social.

Mais cette approche, dominante chez les musulmans modérés comme intégristes, n’est pas universelle.

Un penseur visionnaire, Mahmoud Mohammed Taha, a proposé une lecture radicalement différente, libératrice, qui transcende le religieux pour toucher à l’universel.

Mahmoud Mohammed Taha : une vision d’espoir

Mahmoud Mohammed Taha, parfois surnommé le « Gandhi africain », a révolutionné la compréhension de l’islam en distinguant deux phases dans la prédication de Mahomet.

La première, dite « mecquoise », est empreinte de spiritualité, de tolérance et d’universalité.

Les versets de cette période s’adressent à l’être humain dans sa quête de perfection, exaltant la liberté, la raison et la miséricorde divine.

Ainsi, le vin est décrit comme une « bénédiction » (Sourate 16:67), et les autres monothéismes sont respectés.

Mais à Médine, confronté aux réalités politiques et sociales, Mahomet adopte un ton plus sévère.

Les versets médinois, plus pragmatiques, imposent des interdictions strictes, comme celle de l’alcool, et durcissent les règles pour répondre à l’immaturité spirituelle de la communauté.

Pour Taha, ces prescriptions sont conjoncturelles, destinées à une société imparfaite, et non des vérités éternelles.

Taha soutient que l’humanité doit revenir au message mecquois, celui qui appelle au perfectionnement de l’esprit.

Maintenir des pratiques comme la pudibonderie ou l’interdiction de l’alcool, c’est désespérer de l’homme, nier sa capacité à évoluer.

Pour Taha, la liberté est première, et le perfectionnement de l’humanité est la finalité ultime assignée par Dieu.

Refuser cet impératif, c’est désobéir au dessein divin.

Un impératif universel : conservation et perfectionnement

Au-delà du contexte religieux, cette idée résonne universellement.

Dans un monde où la technologie offre des outils de destruction sans précédent, l’humanité est à la croisée des chemins.

Le relativisme et le nihilisme, fruits de la crise des fondations philosophiques, menacent notre capacité à donner un sens à l’existence. Face à ce vide, deux principes doivent guider l’humanité : conservation et perfectionnement.

Sans conservation de l’espèce, le perfectionnement est impossible ; sans perfectionnement, la conservation est vaine.

Couvrir le corps des femmes pour inhiber les pulsions masculines, c’est renoncer au perfectionnement.

C’est admettre que l’homme est condamné à rester esclave de ses instincts.

Cette résignation est un crime contre l’esprit, que Jésus, il y a deux mille ans, qualifiait d’impardonnable :

« Le blasphème contre l’Esprit ne sera point pardonné » (Matthieu 12:31). Insulter les prophètes est pardonnable ; nier la capacité de l’homme à s’élever, non.

Conclusion : refuser l’immobilisme

La pudibonderie, qu’elle soit religieuse ou laïque, n’est pas le plus grand danger pour l’humanité.

Mais elle incarne un paradigme destructeur : l’idée que la société doit s’adapter aux faiblesses humaines plutôt que d’exiger des individus qu’ils se transcendent.

En revendiquant le droit de couvrir les femmes pour éviter la tentation, certains proclament leur refus de se perfectionner.

Ils exigent que le monde plie face à leurs névroses, au lieu de travailler à s’en libérer.

L’humanité doit choisir : se résigner à ses failles ou viser l’élévation.

Dans ce choix réside non seulement notre dignité, mais aussi notre survie.

Car un monde qui abandonne l’idéal du perfectionnement est un monde qui court à sa perte.


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Pour citer cet article => LA PUDIBONDERIE RELIGIEUSE OU LAÏQUE : SYMBOLE DU RENONCEMENT A L’IDEAL DE PERFECTIONNEMENT DE L’ESPRIT HUMAIN / AUTEUR : JEAN FRANCOIS LE DRIAN / PUBLIE SUR WWW.EPOCHE.FR